Dans les mots de Freud
Discussion autour du livre de Stéphane Fourrier
Patricia Le Coat Kreissig - 29 novembre 2025
Dans les mots de Freud
Discussion autour du livre de Stéphane Fourrier
Patricia Le Coat Kreissig - 29 novembre 2025
Pédopsychiatre et psychanalyste à Caen, auteur d’un ouvrage consacré à la langue de Freud, Stéphane Fourrier est invité à nous parler de son ouvrage paru en 2024, proposant de « revenir à la langue même de Freud »
Quatrième de couverture :
« Ce livre invite à relire Freud, à y relire l’intraduisible qui ne se donne à lire que dans la mise en mots, aux confins de ce que tout discours peut dire, de tout ce qu’il dit à ne pas pouvoir le dire. Seul un retour à la langue de Freud peut redonner aux concepts psychanalytiques la fraîcheur de leur trouvaille et les échos énigmatiques et néanmoins évocateurs qu’ils peuvent trouver chez chacun. Les mots prennent en effet sens de ne surgir que dans un entre-les-langues où se joue l’humanisation pour chacun de son rapport à soi et aux autres. La découverte de l’inconscient freudien est indissociable de la redécouverte que chacun peut en faire, non pas comme l’adhésion à une théorie toute faite mais comme le chemin de l’impossible mise en mot, de l’impossible traduction, que chacun peut emprunter à la suite de Freud. »
Patricia Le Coat Kreissig : Alors pour ma part je souhaitais reprendre la 4ème de couverture sachant, je vous lis un petit peu, « ce livre invite à lire Freud à relire l’intraduisible, voilà ce qui va m’intéresser qui ne se donne à lire que dans la mise en mot aux confins de ce que tout discours peut dire de tout ce qu’il dit à ne pas pouvoir le dire. Seul un retour à la langue de Freud peut redonner au concept psychanalytique la fraîcheur de leur trouvaille et les échos énigmatiques et néanmoins évocateurs qu’ils peuvent trouver chez chacun, les mots prennent en effet sens de ne surgir que dans un entre-des-langues où se joue l’humanisation pour chacun de son rapport à soi et aux autres. » Et je vais arrêter de lire la 4ème de couverture mais c’est là que je me suis laissé inspirer immédiatement, par la lettre de Freud à Fliess qui dans la version allemande est la lettre 112. Mais évidemment vous la connaissez sous la lettre 52, parce que c’est fameuse lettre dans laquelle il met en place sa vision, sa première vision de ce que pourrait être un corps psychique, je l’ai sortie, relue, c’est très, très intéressant parce qu’elle fait surgir le mot « « mémoire » à plusieurs reprises et il a une approche sémiotique très complexe. Alors je me disais vous êtes germanophone, j’ai sorti une phrase pour vous, mais parce que vous l’avez évoquée, « les mots ce n’est pas que des mots », c’est aussi le rythme et le son. Ce qui m’a beaucoup intéressé dans cette lettre se trouve dans la phrase suivante : « Die Versagung der Übersetzung, das ist das, was klinisch « Verdrängung » heißt. Motif desselben ist stets eine Unlustentbindung, die durch Übersetzung entstehen würde, als ob diese Unlust eine Denkstörung hervorriefe, die die Übersetzungsarbeit nicht gestattet. » Alors je traduis : « Là, où la traduction échoue mais on peut dire aussi se dérobe, nous nous trouvons dans le champ de ce qui s’appelle en clinique le refoulement. Ceci est motivé régulièrement par le souci d’une libération d’une sorte de déplaisir ou de peine, et de manière lacanienne on peut dire jouissance qui découlerait de la traduction (ou de ses restes). Tout se passe donc comme si ce déplaisir ou cette peine provoquerait des perturbations réflexives qui s’opposent au travail de traduction, de transposition d’un lieu à un autre » Je traduis aussi d’une rive à une autre… Eine Übersetzung, c’est le passage d’un bord à l’autre de la rivière, par exemple…
Stéphane Fourrier : Merci
Patricia Le Coat Kreissig : J’ai trouvé cela formidable, et cette lecture-là souligne cette justesse des mots de Freud. Alors, quand Freud nous parle de ce ratage, je ne sais si vous vous rappelez de cette lettre, il suffit que vous voyiez le schéma, vous le connaissez, celui de la 1ère topique… Donc, ce passage d’une dimension à une autre, c’est à dire de la Wahrnehmung, de la perception au Wahrnehmungszeichen avec le signe de la perception vers le Unbewusst l’inconscient, le Vorbewusst, le préconscient et hop ! Et hop, derrière vous avez le Bewusst, le conscient, dans ce schéma et dans ce passage, il inscrit ce refoulement. Et quand il parle de cela, évidemment, il dit qu’il y a une perte, à chaque fois qu’il se produit quelque chose, dans cette dite-mémorisation. Et cette perte, dit Freud, crée un « désaccord ». Mais un désaccord dans la structure, qu’est-ce que cela veut dire, ça crée un trou, un trou dont nous ne voulons et nous ne pouvons rien en savoir. Parce que c’est une pure perte. Autrement dit, Freud là, déjà, introduit subtilement toutes ces questions, la notion de la subjectivité du traducteur, de la traduction psychique, car ce qui « s’oppose à ce travail de traduction », ce sont ses mots, il va le situer justement dans ce lieu d’un entre-deux : c’est un lieu Autre qui à la fois accueille tout ce qui échappe à cette transposition sans faille d’un savoir, d’un lieu psychique vers un autre. C’est très intéressant de le lire comme cela, c’est à dire que pour nous ça veut dire que comme traduction, ça ne peut que rater – c’est très modeste – et à cette occasion-là, Freud – et là, c’est moi qui vais interpréter – va nous indiquer que c’est autour justement d’un trou central, avec tout un tas de trous autour dans la structure, que va se construire tout notre psychisme de plaisirs et de déplaisirs. C’est formidable ce qu’il fait là parce que en fait il nous parle de jouissances, il nous parle déjà de ce que Lacan va travailler plus tard, avec cette histoire « de déplaisir et de peine » qui, à mon avis, est déjà du côté de la jouissance Autre, qu’il inscrit dans la présentation du mécanisme psychique, qui pour lui est déjà une première écriture de structure psychique très proche de ce que Lacan va nous enseigner après : le sujet de l’inconscient est structuré comme un langage, soumis à des lois, des lois de la parole et du langage, et ça en lien avec ce que chacun peut percevoir de ce qui va constituer pour lui, son corps psychique. C’est-à-dire comment tout ça va se poser pour lui, tous ces trous dans la traduction. Donc j’ai trouvé formidable de relire cette lettre. Lacan l’a lue bien sûr et il l’a commentée. Il disait : « Il s’agit pour Freud de l’appareil psychique de ses malades et… nous l’interprétons comme le rejet d’un signifiant primordial ». C’est donc autour d’un trou que tourne toute traduction, et c’est d’ ailleurs autour d’un trou que tourne votre livre, parce que je reviens sur ce trou là. Autrement dit pour nous, enfin pour moi qui ai traduit, j’ai aussi traduit également un article de Freud, ce n’est pas très facile car il n’y a pas une unique, bonne traduction. Il y a autant de traductions qu’il y a de traducteurs, il n’y a que des différences. Et donc dans chaque traduction, et c’est ça qui est extrêmement pénible, il y a la subjectivité, et on ne fait qu’essayer de ne pas y mettre notre interprétation et notre subjectivité. Un bon traducteur le fait le moins possible mais il ne peut pas l’éviter, ce sont ses trous à lui qui se reflètent là. C’est comme dans une analyse.
Alors vous dites dans votre livre, mais je ne sais plus où exactement, que finalement tout y est déjà chez Freud. Et bien je trouve que c’est très juste : tout y est. Mais la faiblesse de Freud, c’est qu’il ne le sait pas, il ne le sait pas encore. Même la notion de l’Autre, car dans cette lettre 112 il note, quand on la relit, il y a une surprise massive, alors je vais encore vous faire le plaisir d’un petit peu d’allemand : « … alles ist auf den Anderen berechnet, meist aber auf jenen prähistorischen, unvergesslichen Anderen, den kein Späterer mehr erreicht ». Qu’est ce que ça veut dire ? Ça veut dire – je vais traduire – «… tout est calculé sur l’Autre… », écrit grand chez Freud, « la plupart du temps sur cet Autre préhistorique, inoubliable que aucun futur Autre ne saura jamais égaler ». C’est dans la lettre 112 dans la version allemande, 52 en français.
Stéphane Fourrier : Dans le 2ème livre je dis : « au début était le grand Autre ».
Patricia Le Coat Kreissig : C’est tout à fait ça. Donc il fallait bien attendre Lacan pour qu’il lise Freud et qu’il lise l’entre-deux mots, c’est-à-dire ça passe, inaperçu, – vous avez tous lu la lettre – ça passe inaperçu. Donc ce sont les travaux de Freud, repris par Lacan, et je pense évidemment, on peut se poser la question comment a fait Lacan pour l’extraire… je pense que c’est le fait qu’il a centré son travail sur la question même du Réel, sur la lettre en tant que lettre perdue petit a, qui va – à lui d’abord, et à nous aujourd’hui – permettre de mettre en lumière ces travaux de Freud, les textes et les choix de mots.
Là je reviens sur votre titre. Alors, vous, vous avez donc sélectionné plusieurs mots de Freud et un m’a effectivement particulièrement touchée c’est la Hilflosigkeit. En allemand, « Hilf » c’est l’aide, « los » c’est sans et le « keit » ça veut dire c’est un état. Vous pouvez hurler toujours… il n’ y a personne… donc c’est un signifiant, un mot de Freud qui se pose là comme un signifiant maître et qu’est-ce qu’il va indiquer ? Rien d’autre qu’un réel, justement ce réel « premier » une sorte de « Urréel » si vous me le permettez, qui effectivement, est à l’origine de l’apparition de quoi ? Là quand on est devant le réel ? De l’angoisse, évidemment. Un puissant sentiment annonciateur de ce vide, de cet « impossible » concernant la castration de l’Autre et en plus, cette castration est en lien avec le désir de l’Autre. Un grand danger. Et là, ce que Lacan va dire, c’est de l’ordre de l’impossible, cette situation. C’est ça l’impossible, c’est le Réel, et bien là, vous, vous y mettez le Unglauben. J’ai beaucoup aimé ceci parce que Unglauben c’est : « Ah bien, non – je n’y crois pas, c’est pas possible », c’est très bien que vous ayez pris ce mot-là, parce que ce n »est pas… je n’y crois pas… c’est vraiment ça, c’est impossible. Et donc ça, j’ai beaucoup aimé, que vous ayez pris cela comme ça. Voilà, vous dites « … l’intraductible ne se donne à lire que dans la mise en mots aux confins de ce qui peut tout discours de dire, de tout ce qu’il dit à ne pas pouvoir le dire. On est dans le Réel, là et pas dans l’imaginaire ».
Stéphane Fourrier : A propos de Unglauben, j’étais joyeux de découvrir que l’étymologie de Unglauben était, est l’amour. C’est à dire en fait, cet impossible crée l’amour. C’est à dire que il n’est pas possible qu’il n’y ait rien. Ça, c’est l’amour. Il n’est pas possible qu’il n’y ait rien.
Patricia Le Coat Kreissig : Et avec Lacan c’est justement : non. Il s’agit là du réel et pas de l’imaginaire. Cette coupure introduit le réel. Donc, la perte. Dans cet entre-deux langues, effectivement il se produit ce que vous avez dit, tout ce qui ressemble à ce que nous connaissons dans l’entre-deux signifiants, S1-S2. Et avec ces deux signifiants notre clinique au quotidien, un homme-une femme donc un entre-deux sexe, c’est à dire un savoir inconscient sur la façon dont ce rapport de sujet à sujet ne cesse de ne pas s’écrire. C’est exactement ce que vous avez dit. Voilà l’impossible. La castration symbolique, pour le dire autrement, vient là faire en sorte que toute tentative de traduction réussisse plus ou moins mais on est sûr, elle rate. Plus ou moins bien, mais elle rate.
A un moment donné, bien au milieu, on arrive à la « Lorelei », Heinrich Heine. Cela m’a touchée, beaucoup touchée, et alors là, puisque vous racontez un bout de votre histoire – et c’est vrai nous ne pouvons être là qu’avec notre subjectivité – je vais vous dire un secret de mon parcours, dans ma propre analyse. Il y avait deux histoires allemandes qui me sont toujours revenues comme cela en tête, évidemment comme mon analyste était français je ne lui ai pas forcément fait toute la citation : « Ich weiß nicht was soll es bedeuten, dass ich so traurig bin. Ein Märchen aus alten Zeiten, das kommt mir nicht aus dem Sinn...“
La Lorelei, vous la connaissez, et le Erlkönig, Le roi des Aulnes de Goethe. Alors, effectivement, pourquoi ces deux trucs, moi ça m’a beaucoup travaillé, d’où je sors ça… mais quand même, la Lorelei, cette belle femme, belle femme, la Lorelei est assise sur ce rocher au bord du Rhin donc ça, ça se joue dans l’Allemagne au bord du Rhin, assise sur son rocher. D’ailleurs le rocher porte le nom de Lorelei, il a le même nom. Et sa voix ! Elle va chanter en se peignant les longs cheveux blonds. Sa voix saisit le marin, dans son petit bateau, voyez ici l’émergence d’une sorte de phallicisme… mais ce qui va se passer ensuite, va le confronter à l’incommensurable rapport, au fait qu’il y a là une vague qui va l’engloutir… est-ce que c’est la vague du fantasme ? C’est la question qui m’a toujours trottée dans la tête …
Passons à 1937 : Die endliche und die unendliche Analyse. Le Penisneid, comme vous l’avez souligné. Mais face au au Penisneid, du coup m’est venu un mot allemand qui est très coquin, « Schadenfreude ». Il n’existe pas en Français, c’est comme si les français ne connaissaient pas ça. Qu’est ce que c’est der « Schaden » c’est la peine que subit l’autre, le dommage, « Freude » c’est la joie. Ici elle porte sur le fait que l’autre se soit bien « cassé la figure ». Les Français n’ont pas le mot. Ils ne jouissaient pas sur la douleur de l’autre, mais en allemand, ça se dit. Schadensfreude et j’ai mis cela avec Penisneid, comme ça.
Stéphane Fourrier : c’est exactement cela, c’est l’insupportable de la castration qui est vue chez l’autre…
Patricia Le Coat Kreissig : … et qui entraine une jouissance Autre chez l’Autre, justement, et c’est à ce moment là que, ça va ensemble, mais c’est là qu’apparaît le mot de Schadenfreude dans le texte de Freud.
Stéphane Fourrier : oui dans Analyse finie et analyse infinie.
Patricia Le Coat Kreissig : Il y a dans cet article la juxtaposition des deux mots « gewachsener Felsen ». Un sacré roc. Une butée. « Man hat oft den Eindruck, mit dem Peniswunsch und dem männlichen Protest sei man durch alle psychologische Schichtung hindurch zum „gewachsenen Fels » durchgedrungen und so am Ende seiner Tätigkeit. Das muss wohl so sein, denn für das Psychische spielt das Biologische wirklich die Rolle des unterliegenden gewachsenen Felsens“. A la page 59 vous évoquez la traduction « roc naturel », meilleure traduction que roc d’origine… La traduction la plus fréquente est roc de la castration. C’est devenu un concept en France et en effet le mot « unterliegend » y est interprété par castration. Gewachsen : c’est ce qui a grandi, poussé… donc un processus évolutif, un mouvement abouti. Le Fels, Felsen un roc. « Pour le psychisme la biologie joue réellement le rôle d’un émergeant roc soumis… » Voilà une autre proposition ! Et encore Freud en sait plus qu’il n’en dit : soumis à quoi ? En effet, la castration. C’est un sacré roc ce truc là. « Der gewachsene Felsen ». C’est vraiment une vraie butée, et ça reste une vraie butée. Parce que là, si les traducteurs se sont contentés à mettre en place, et je l’ai déjà dit souvent, ça me heurte beaucoup… aidez moi
Stéphane Fourrier : Le roc de l’origine.
Patricia Le Coat Kreissig : Le roc de la castration, je ne sais pas, qui est-ce qui a traduit cela ? Et c’est devenu un concept. Ça ne l’est pas en allemand, en allemand ça passe, comme beaucoup de mots de Freud justement, ça passe, et personne n’en a fait un concept. Mais cela, le roc de la castration, c’est une interprétation. A deux reprises dans la phrase que je vous ai citée – et c’est l’unique fois dans tout l’ensemble du travail de Freud – il parle du gewachsesen Felsen. „Man hat oft den Eindruck, mit dem Peniswunsch und dem männlichen Protest sei man durch alle psychologische Schichtung hindurch zum „gewachsenen Fels » durchgedrungen und so am Ende seiner Tätigkeit. Das muß wohl so sein, denn für das Psychische spielt das Biologische wirklich die Rolle des unterliegenden gewachsenen Felsens“. Deux fois dans une seule phrase et plus jamais. Mais ce que vous en dites m’a beaucoup plu : le roc naturel. J’ai trouvé cela une traduction beaucoup plus neutre, même plus neutre que roc d’origine, vous dîtes roc naturel, ça me va particulièrement bien.
Stéphane Fourrier : Bien oui,
Intervenante: La Lorelei, elle est sur la paroi.
Patricia Le Coat Kreissig : Eh bien oui, c’est cette affaire-là qui heurte et du coup, tout ce qui constituait un monde idéal s’en va… sous les flots. C’est du côté du fantasme que cela se brise, mais voilà. Et ce mot : « Gewachsen » : c’est ce qui a grandi, ça a poussé… c’est un processus évolutif, un mouvement qui a abouti. C’est un mouvement qui aboutit à cet obstacle le « Felsen », un roc. Freud dit, littéralement, je vous le traduis car j’ai les textes allemands devant les yeux : « Pour le psychisme la biologie joue réellement le rôle d’un émergeant roc soumis… » vous comprenez, là, la traduction officielle porte sur la castration. Mais voilà une autre proposition ! Et encore Freud en sait plus qu’il n’en dit : soumis à quoi ? En effet, la castration. Alors ce qui est important dans cette phrase c’est justement de quel angle on l’a prend, imaginaire, symbolique ou réel. Est ce que c’est une métaphore freudienne ? C’est une métaphore. En tout cas Freud n’en fait pas un concept. Il ne va pas plus loin. Il ne s’en explique pas. Ça, chez vous, ça sort très bien, et j’ai beaucoup aimé parce que ça fait des années que régulièrement vous m’entendez faire Halt ! Le roc de la castration, ça reste une interprétation. Et parce que ce roc n’empêche pas la question du désir que vous évoquez à juste titre avec le mot Wunsch… Parce que la langue allemande n’est pas très précise sur ce plan… parce que les Allemands, leur rapport à la sexualité n’est pas du tout le même… „Der Wunsch nach dem Penis, eines Kindes… der Wunsch zu schlafen…“ Wunsch est ici utilisé dans le double sens entre le désir et le souhait : « je voudrais bien ». Voilà un Wunsch. Et donc là, c’est le traducteur qui va y mettre sa compréhension, son interprétation bien sûr. Il va en faire la distinction entre le désir et le souhait voire un simple vœu. Le désir, dans mes traductions j’utilise le mot Begehren, Freud s’en sert dans « Beträge zur Psychologie des Liebeslebens“ par exemple, il dit „Wo sie lieben, begehren sie nicht, und wo sie begehren, können sie nicht lieben ». Le désir c’est très cru, en allemand ; c’est monstrueux et ça fait peur. Freud se sert de ce mot en allemand dans le rapport de la vie amoureuse. C’est le désir pur. C’est une phrase qui dit long sur le savoir de Freud pris dans les mailles de son langage et de sa langue en respectant les impératifs qui y sont posés par la culture dans laquelle ceci s’inscrit, la morale du début du 19ème siècle.
Stéphane Fourrier : Dans ce passage il parle du fantasme incestueux. C’est à dire qu’est ce qui empêche à la fois d’aimer et désirer en même temps, et bien c’est que ça deviendrait incestueux. Donc on voit cette dimension de jouissance.
Patricia Le Coat Kreissig : Oui, absolument. Une jouissance qui est barrée par l’interdiction. Il ne faut pas oublier que Freud naît en 1856, Kant est mort depuis 1804 mais toute l’ Allemagne est saisie par la philosophie kantienne qui est quand même relativement lourde. S’y ajoute la religion essentiellement protestante dans le Nord du côté de la Prusse, le départ de l’Empire allemand qui a duré de 1871 à la fin de la première guerre mondiale. J’ai souhaité vous demander comment vous avez choisi ces dix mots différents.
Stéphane Fourrier : C’est un parcours.
Patricia Le Coat Kreissig : Oui c’est un parcours. Du coup je vous aurais invité à un second Tome avec le Ich-Ideal et le Ideal-Ich…
Stéphane Fourrier : Oui mais là, ça ne rentrait pas là dedans.
Patricia Le Coat Kreissig : Oui, tout à fait. J’ai constaté que vous ne menez pas du tout une ligne droite dans votre écriture, c’est-à-dire votre étude des mots freudiens, mais vous faites le couturier ; vous reprenez le fil, vous reprenez l’exemple et vous passez de un nouveau tour sur le sujet. Vous avancez, vous revenez… Une technique que j’ai trouvée absolument intéressante.
Stéphane Fourrier : Francis Offchein qui a fait la préface, qui est musicien, a dit que c’était une écriture musicale et je suis aussi musicien.
Patricia Le Coat Kreissig : Oui , il y a quelque chose qui revient toujours, un refrain en quelque sorte.
Stéphane Fourrier : L’importance du rythme et de la reprise veut dire quelque chose de plus. Dire une fois quelque chose ne dit pas la même chose que si on l’a dit deux fois. Ça, c’est un principe en musique que tout le monde peut entendre.
Patricia Le Coat Kreissig : Voilà, oui, un travail qui impose ce travail en boucles, c’est ce que j’ai entendu. Il y a des boucles là dedans, et effectivement, le ratage de la satisfaction définitive et finale, et bien c’est la vie.
Stéphane Fourrier : Voilà, c’est ça, vous avez tout compris.
Patricia Le Coat Kreissig : Je voulais dire un mot sur la « Befriedigung » mais bon, la pulsion de vie, la pulsion de mort, on est là dedans, c’est Freud avec Au-delà du Principe du Plaisir, et ceci a dynamisé – comme vous le savez – tout le travail de Lacan, sur le Fort-Da. Il prend ça entre le Fort et le Da, le Fort, l’objet qu’on jette. « Fort » : il est parti. Ok… oh, il est là : « Da ». Donc entre les deux, il y a ce trou, du réel, du manque, du vide. Enfin bon, là, c’est le berceau de la pulsion, chez Freud. Mais ça va être le berceau des jouissances avec Lacan. Donc ça parle très finement de votre travail.
Alors dernière remarque, un peu coquine, j’ai beaucoup aimé la reprise du rêve de Freud, « non vixit ». Merci beaucoup pour la reprise du rêve de Freud « non vixit » que Freud interprète gentiment du côté du « non vivit » grâce au jeu de la lettre… en effet il ne vit plus ce maître aux beaux yeux bleus…
Stéphane Fourrier : C’est dans le rêve de « L’injection faite à Irma »
Patricia Le Coat Kreissig : Oui, avec son Maître aux beaux yeux bleus qui est à la Salpêtrière, et en plus avec l’histoire de Freud, il arrive en retard au cours de Charcot, il arrive en retard au cours de Charcot, le seul problème de Freud, c’est qu’il arrive tout le temps en retard, parce qu’il est arrivé en retard à l’enterrement de son père… donc forcément il est pris aussi dans cette histoire de la figure paternelle. Mais – il le sait – wichsen, non vixit, évidemment, « Ich wichse » c’est le comble, il ne l’entend pas, ça veut dire : je me masturbe ! Et ça pour Freud, impossible à le dire.
Stéphane Fourrier : On ne sait pas s’il ne l’a pas entendu. Mais en tous cas, il ne le dit pas.
Patricia Le Coat Kreissig : Mais vous, vous avez finement mis le clin d’œil sur cette possible interprétation qui me paraissait extrêmement juste. Il fallait l’entendre ! Donc voilà, le jeu de la lettre qui s’exprime également du côté des homonymes n’est pas le même d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre. Les proverbes ou idiotismes ne sont pas le mêmes.
Je me suis amusée à traduire « L’Homme sans gravité », Charles Melman, ou plutôt Jean Pierre Lebrun commence son introduction avec l’histoire d’un jeune homme qui est dans la voiture, et puis il met une série d’idiotismes français. Intraductibles. Comment voulez-vous que je traduise ceci. Quand si je vous dis « Il a mordu dans l’herbe » ça ne veut ne veut rien dire en français, et bien en allemand ça veut dire : il est mort.
Stéphane Fourrier : En français on dit « manger les pissenlits par les racines ».
Patricia Le Coat Kreissig : Merci. Et quand je vais en Allemagne, on me propose un ordinateur allemand mais, où sont les lettres ? Le clavier n’est pas Azerty. Ça veut dire que les lettres ne tombent pas aux mêmes endroits. Cela nous rappelle que les ratages ne sont pas les mêmes. Le ratage nous gouverne ! Faire de ce ratage sa force, le Witz nous y convoque. « Das ist wohl ein Witz“ cela veut dire, je crois que je rêve, ce n’est pas possible… Alors, vous abordez ainsi la nouvelle relation au monde qui s’impose à nous et notre société. Et vous apportez une clinique actuelle parce que là, vous parlez de l’autisme. L’autisme qui est devenu une revendication identitaire et financière… et puis vous mettez ça dans Witz, une blague, et non ce n’est pas une blague. Un Witz, une blague ? « Comment ça marche ? », demande un jour l’aveugle au paralytique. « Comme vous le voyez », répond le paralytique à l’aveugle ». Les mots sont un matériau plastique, avec lequel on peut faire toutes sortes de choses disait Freud – vous nous le rappelez – en évoquant la plasticité du langage et – là c’est vous qui le dites – permet de convoquer des fantômes pour mieux les chasser. C’est très juste. Donc on entend à quel point ça permet de dépasser le sens qui se trouve mis à mal par l’introduction de l’ équivocité.
Pour boucler la boucle je souhaite vous dire que je suis entièrement de votre avis quand vous soutenez qu’une traduction ne peut se « faire » qu’à condition qu’il y ait du transfert entre – et là c’est moi qui invente les mots – le « traducté » et le « traducteur », c’est comme l’analyste et l’analysant, Freud et son traducteur. L’aimé étant Freud dans l’affaire, classiquement « l’érastès ». Celui sur lequel se dépose le désir de l’Autre, le traducteur se trouve en place de « éromène » le plus jeune, celui qui est aimé. C’est un couple qui se forme ainsi et évidemment, même celui là n’échappe pas au ratage. Il n’y a pas de traduction unique, parfaite et définitive. Voilà, je vais m’arrêter là.
Stéphane Fourrier : Merci.
Patricia Le Coat Kreissig : C’était très inspirant.
Stéphane Fourrier : Je rajouterai quelque chose quand vous disiez ce qui s’oppose, ce qui s’oppose c’est aussi ce qui soutient. Ça veut dire que le ratage, c’est pas que ça ne marche pas, c’est que ça marche, ce qui marche c’est le ratage et rien d’autre. La subjectivité repose sur le ratage. Je parle souvent pour essayer de faire entendre quelque chose dans les équipes où je travaille, je parle souvent de grains de sable dans la machine, en leur disant quand un enfant se fait remarquer ou quand il n’est pas dans les cases où on voudrait ou qu’il n’obéit pas à des commandes, mais il existe parce qu’il met du grain de sable dans la machine.
Transcription faite par MJF
