Dans les mots de Freud
Discussion autour du livre de Stéphane Fourrier
Patricia Le Coat Kreissig - 29 novembre 2025
Dans les mots de Freud
Discussion autour du livre de Stéphane Fourrier
Patricia Le Coat Kreissig - 29 novembre 2025
Pédopsychiatre et psychanalyste à Caen, auteur d’un ouvrage consacré à la langue de Freud : Dans les mots de Freud (éditions le Retrait |, 2024), Stéphane Fourrier est invité à l’ALI Bretagne le samedi 29 novembre 2025 autour de son ouvrage proposant de revenir à la langue même de Freud.
Jean-Noël Flatrès : Bonjour à toutes et à tous. Et tout d’abord un grand merci à l’Ali Bretagne d’avoir accueilli cette drôle d’idée d’inviter Stéphane Fourrier, qui est pédopsychiatre et psychanalyste à Caen, pour nous parler de son premier livre qui s’intitule Dans les mots de Freud. Ce que tu nous proposes avec ce livre et sa suite dont je dirai aussi un mot (Corps parlé, corps parlant, éditions le Retrait |, 2025), ce n’est pas simplement une lecture de Freud, c’est une traversée, une invitation à entrer, non pas chez Freud mais dans ses mots. Et ce déplacement-là est tout sauf anodin. Je commencerai par dire ceci, parce que cela me semble essentiel : ce livre illustre quelque chose que soulignait déjà Olivier Grignon dans Le corps des larmes, ouvrage magnifique dont les plus anciens d’entre vous se souviennent très certainement. Grignon avançait qu’une expérience de passe ne se transmettait pas nécessairement à travers un cartel, un jury ou une procédure de validation formelle. Elle peut aussi se dire autrement, par un écrit, un geste, un moment. Eh bien, ce livre, c’est cela ! Une production qui ne cherche pas à démontrer… mais qui témoigne d’une lecture, d’un franchissement, d’un moment analytique. Et ce titre… Dans les mots de Freud ! C’est un drôle de titre, non ? On entre dans une maison, on peut marcher dans les pas d’un autre… mais dans les mots ? Par où ça s’ouvre, un mot ? Y a-t-il une clé ? Une porte ? Tu ne nous proposes pas de comprendre Freud, en tout cas certainement pas au sens académique mais tu nous proposes plutôt de nous laisser comprendre par Freud, ou même d’être pris dans ses mots… Et là, franchement, c’est risqué ! Risqué parce que dans un mot, il y a toujours un autre mot qui se cache et c’est souvent celui-là, celui qu’on n’a pas vu, pas entendu venir, qui nous touche. Tu prends un exemple très parlant : le mot Deutung, souvent traduit un peu trop vite par interprétation. Mais toi, tu le revisites, tu nous dis Deutung, c’est aussi « montrer du doigt », ce que les mères, je te le rappelle, interdisent rigoureusement à leur progéniture sous prétexte que c’est impoli. Toi, tu nous y invites à être impoli et là, ça change tout. Montrer du doigt, c’est un geste d’enfant et comme je le rappelais à l’instant presque une impolitesse, du moins selon certains adultes. Mais en psychanalyse, il convient de l’être, selon toi, totalement impoli et sans doute aussi un peu enfant ! Tu nous soutiens que ce geste peut être celui qui fait surgir non pas un sens, pas une vérité non plus mais une affection du sujet à un mot qui touche, qui fait trace. En somme pas un miroir mais un contact. Tu nous rappelles aussi que les mots ne sont jamais indifférents. Et puis il y a cette question du corps puisque si j’ai parlé d’un premier ouvrage, cela sous-entend évidemment qu’il y en a un deuxième… Dans ton deuxième livre Corps parlé, corps parlant, tu poursuis ce travail, tu y montres que le langage ne touche pas que l’esprit mais aussi le corps. Donc de la littéralité à la corporéité… Le corps est parlé, traversé par des signifiants et il est aussi parlant dans ce qu’il exprime malgré nous. Le signifiant n’est jamais éthéré, il résonne, il affecte. Et le corps n’est jamais purement biologique, il parle lui aussi… Alors que nous dit ce travail, au fond ? Sans doute, qu’en psychanalyse, il ne s’agit pas seulement de sens, ni seulement d’affect, du moins dans le sens courant. Ici, il s’agit d’un dire, d’un mot qui touche, ricoche, nous échappe mais fait acte ; et ce dire, ce mot engage aussi le corps, le transforme. Donc, s’il est possible de parler d’affect en la matière c’est dans le sens quasi administratif d’affectation ! Ton travail nous invite à lire Freud autrement. Pas comme un texte figé mais comme une langue vivante qui glisse, qui trahit, mais qui travaille et surtout qui nous travaille.
Stéphane Fourrier : [Le début de l’intervention manque. L’auteur y approuvait cette idée que l’écriture de son premier livre était de l’ordre de la passe. Il s’agissait entre autres de faire passer quelque chose de la psychanalyse dans une mise en acte. Revenir aux mots utilisés par Freud était pour lui une ancienne habitude pour expliquer et explorer la psychanalyse dans des échanges qui s’y prêtaient. Il ne restait plus qu’à l’écrire. Écrire ramène aussi à l’enfance pour en donner une nouvelle traduction. Cela consiste à se séparer de soi pour y revenir autrement, en passant par de l’autre et sa division. Quelque chose se remobilise de se différencier. Ne restait plus qu’à choisir des mots, dix en tout, plus quelques autres au fil des chapitres. L’auteur les a sélectionnés en fonction de leur capacité à se prêter à quelques surprises stimulantes dans le jeu du sens, de la traduction et des échos provoqués. C’est au fil de l’écriture qu’un mot en a amené naturellement un autre. Cela rendait l’auteur pressé de savoir ce qui allait venir au chapitre suivant, retrouvant là les premiers plaisirs enfantins de lecture, la joie d’apprendre à lire qui est aussi la joie de se lire. De fil en aiguille, il est apparu à l’auteur que chacun de ses deux premiers livres avançait une idée novatrice, plus exactement apportant une réhabilitation de la psychanalyse. Le premier, Dans les mots de Freud, met l’accent, tant pour rendre compte de l’inconscient que de la pratique analytique, sur l’idée de travail de traduction en tant que manifestation et production, toujours inaboutie, du sujet désirant. Le deuxième, Corps parlé, corps parlant, avance le concept de besoin d’Autre du corps, ce qui fait du sujet la traduction d’un besoin biologique de fonctionnement en rapport d’un sujet avec son Autre.]
Je reprends rapidement. Je vous parlais un petit peu des dessous de l’affaire de l’écriture de ce livre, pour en venir à une sorte d’excitation, et il y a un mot que je n’ai pas encore utilisé, c’est le mot de joie, tel que Lacan en parlait à propos du gay sçavoir. Puisqu’il disait que le gay sçavoir c’est la joie, la jouissance du déchiffrage. Donc il y a quelque chose de l’ordre du déchiffrage qui signifie à la fois de la séparation et de la perte – l’un ne va pas sans l’autre, indispensable pour gagner en liberté. Mais de quoi faut-il se séparer ? De tout ce qui apparaît rétrospectivement comme des fixations incestueuses, des restes de l’abandon que l’on a fait de son corps à l’Autre pour ne pas perdre cet Autre, l’Autre dont on a besoin plus que tout pour faire corps ou tenter de le faire, et on n’a jamais fini de le faire, parce qu’on a tout le temps besoin d’Autre. Il n’y a pas de sujet sans Autre et pour moi, s’il y a du sujet, c’est qu’il y a de l’Autre, l’Autre du sujet, et qu’il y a un dialogue qui s’instaure entre les deux, avec toute l’histoire qui se remanie sans arrêt et qui fait que cet Autre est en perpétuelle évolution. D’où le concept que je développe dans le deuxième livre qui est que le corps a un besoin d’Autre quasiment biologique, qui donne au langage son importance. Voilà, ce n’est pas le langage qui transforme le corps humain en corps humain, en parlêtre, c’est qu’il y a correspondance qui ne correspond jamais, c’est à dire qu’il n’y a rien de mieux que le langage et tout ce qui permet d’articuler le corps, le langage au sens extrêmement large, pas seulement le logos, pas seulement les mots, mais tout ce qui permet au corps de faire fonctionner justement ce besoin d’Autre, et qui n’est jamais rempli et qui rate tout le temps. C’est l’essentiel de ce que je développe dans mes deux livres. C’est cette notion de ratage qui est constitutif de la subjectivité en tant que des noces impossibles avec le grand Autre, et qui font que le corps est corps, toujours qui échappe et qui toujours relance la subjectivité. Je vous résume à grands traits. Donc il faut toujours retrouver l’accès à la parole et l’accès à l’impossible de la parole. Il n’y a pas de corps parlant. Il n’y a pas de corps tout à fait parlé. Ce que j’introduis tout le temps tout au long des deux livres, ça je m’en suis aperçu rétrospectivement : c’est la notion de dialectique qui pour moi est indispensable pour être dans une dimension structuraliste, et pour moi, ce que Freud a apporté, c’est une dimension structurale. Et donc il y a une dialectique entre être parlé et être parlant sans jamais y arriver. Et c’est cette dialectique qui répond aux besoins du corps, au besoin du corps en tant qu’il est humain, c’est-à-dire un corps de culture. Donc un corps dès lors qui va se laisser découper par le langage, traverser par le langage, trouer par le langage, ou plutôt par tout ce qu’il y a de différence, de segmentation, d’impossible dans le langage.
Bon, c’est déjà pas mal. Une autre chose aussi, c’est la notion du savoir. J’ai été très influencé par Jean Bergès, et je continue à l’être d’ailleurs. Je m’occupe avec Marika Bergès de l’association qu’il a créée, l’association de relaxation thérapeutique, et on essaie à travers cette association de continuer à faire vivre l’héritage de Bergès. Il y a une notion essentielle qui est la notion que, avec la psychanalyse ou la relaxation thérapeutique, le savoir est mis du côté de l’analysant, et que c’est lui qui sait. Il ne sait pas qu’il sait mais c’est lui qui sait, et il ne peut parler qu’à partir de ce savoir. Et quand l’enfant entre dans la parole, justement ce n’est plus maman qui sait. Et comme dans la phase du miroir, ce n’est plus maman non plus qui voit. Alors ça c’est très important dans l’époque actuelle. Si cette époque est envahie par l’image, pour moi c’est toujours une fixation quelque part dans la phase du miroir, où il faudrait ne pas faire le deuil de ce regard de la mère, qui, elle, saurait ce qu’il y a à voir et ce qui serait beau à voir. Parce qu’avec la phase du miroir disait Bergès, l’enfant n’a plus besoin des yeux de la mère pour se voir, et il a désormais affaire à cette image du double dans le miroir, qui du coup, c’est moi qui l’ajoute, est quelque part héritière de cette jouissance Une qui était attendue du regard de la mère. Donc une jouissance toujours qui échappe et qui va créer tout un tas de choses. Bon alors, sinon pour parler nous n’avons quand même que les mots. Bien sûr, la structure ça existe quand même. Nous n’avons que les mots, comme les gestes, comme les personnes et les normes, tel qu’en a parlé Jean Gagnepain. On parle avec tout ça. Alors ce sont de drôles d’objets qui construisent un monde détaché du monde réel, un monde d’abstraction qui nous abstrait du monde réel, qui nous en coupe, et qui le découpe pour le rendre visible, audible, parlable, etc. Le mot négative la chose pour pouvoir l’articuler alors qu’il est lui-même une pure négativité qui ne dit rien en soi. Ce faisant, le réel nous apparaît plus réel encore. Un monde qu’il s’agit de tenter de rejoindre sans jamais le pouvoir, sauf dans la mort, un monde que l’on se cogne si on l’ignore et qui nous rappelle alors à notre réalité humaine. Un monde qui surgit comme étrangement angoissant si l’on n’y projette que sa propre disparition. Un monde dont il ne reste que l’émotion esthétique pour en couvrir tout ce qu’il a d’angoissant, en y interposant le désir. Le visage de la maman pour l’enfant se fait ainsi symbolique de protéger de l’angoisse qui va alors se loger dans la difformité, dans le pas maman, dans la figure paternelle intimidante, figure à séduire pour lui redonner le sourire. C’est ainsi que nos capacités d’abstraction, qui sont des capacités biologiques, nous donnent un rapport au monde très particulier, forcément subjectif, qui passe par des médiations, qui cherchent indéfiniment à combler le manque à être qu’elles nous révèlent en même temps comme étant le propre de la condition humaine. Je ne vais peut-être pas parler trop longtemps pour qu’il y ait de la place pour les échanges, hein ? Donc je vous propose de nous arrêter là, sur le manque à être !
Mickaël Saunier : J’ai découvert les éditions le Retrait par le livre Sous l’emprise du jazz. Et j’ai découvert les éditions le Retrait avec cette dynamique d’ouverture. Je reprends ce qui est mis sur le site internet de la maison d’édition : rester en retrait des vents dominants et des résistances symptomatiques. J’ai trouvé votre livre inscrit dans cette dynamique. Alors moi j’en ai beaucoup parlé à mes collègues de l’ALI Bretagne parce que je ne suis pas germaniste, et donc pour moi ça a été un réel voyage, un réel voyage aux mots et je reprends ce que nous dit notre collègue Jean-Pierre Lebrun sur la nécessité de l’antériorité, et j’ai lu votre livre avec cette dynamique de l’antériorité, essayer d’en comprendre quelque chose avec ce que vous faites de votre praxis, c’est-à-dire du mot ramenant à la clinique et à la praxis, où pour moi qui travaille aussi en périnat, et bien j’ai retrouvé effectivement beaucoup de vos approches autour de l’enfant, du petit enfant, et de l’ado. Effectivement, dix mots traités, un interlude, donc moi j’ai trouvé ce livre comme une invitation à la rencontre de l’altérité des mots.
Stéphane Fourrier : Et ce que les mots révèlent de notre altérité.
Mickaël Saunier : Exactement. Voilà ce que j’avais envie de dire. Et sur la question de l’élan vital, j’ai pensé à Jean-Pierre Lebrun, à Lacan, mais aussi à Dolto, l’élan vital où Dolto parlait beaucoup de l’allant devenant, de ce désir, et que je retrouve au fur et à mesure de ces dix mots traités. Ce n’est pas un dictionnaire, c’est une invitation à voyager par les mots pour l’altérité du sens.
Stéphane Fourrier : Exactement, et Dolto j’y ai pensé aussi quand j’ai terminé le deuxième livre et que je l’ai relu. Je me suis dit qu’en fait je dis un peu la même chose que Dolto, mais tout à fait autrement que ce qu’elle disait.
Mickaël Saunier : Tout à fait, enfin moi j’ai retrouvé dans quelques-unes de vos de vos explorations autour des signifiants une trace, une patte de Dolto, et j’ai retenu celle-ci de l’allant devenant.
Stéphane Fourrier : Alors c’est vrai que j’ai énormément lu Dolto quand j’étais ado, presque tous les bouquins de Dolto. On avait cette chance là à l’époque d’avoir les livres de Dolto.
Mickaël Saunier : En tout cas merci pour ce voyage.
Quatrième de couverture de Dans les mots de Freud (souligné par Patricia Le Coat Kreissig)
« Ce livre invite à relire Freud, à y relire l’intraduisible qui ne se donne à lire que dans la mise en mots, aux confins de ce que tout discours peut dire, de tout ce qu’il dit à ne pas pouvoir le dire. Seul un retour à la langue de Freud peut redonner aux concepts psychanalytiques la fraîcheur de leur trouvaille et les échos énigmatiques et néanmoins évocateurs qu’ils peuvent trouver chez chacun. Les mots prennent en effet sens de ne surgir que dans un entre-les-langues où se joue l’humanisation pour chacun de son rapport à soi et aux autres. La découverte de l’inconscient freudien est indissociable de la redécouverte que chacun peut en faire, non pas comme l’adhésion à une théorie toute faite mais comme le chemin de l’impossible mise en mot, de l’impossible traduction, que chacun peut emprunter à la suite de Freud. Le discours psychanalytique ne reste bien vivant qu’à s’actualiser dans un travail sur les mots et leur impossible à dire. Ce retour à ce qui nous origine comme sujet, comme pure négativité créatrice, peut nous protéger de la violence des idéologies. »
Patricia Le Coat Kreissig : Alors pour ma part je souhaitais reprendre la 4ème de couverture. Je vous lis un petit peu : « ce livre invite à lire Freud, à y relire l’intraduisible [voilà ce qui va m’intéresser] qui ne se donne à lire que dans la mise en mots, aux confins de ce que tout discours peut dire, de tout ce qu’il dit à ne pas pouvoir le dire. Seul un retour à la langue de Freud peut redonner aux concepts psychanalytiques la fraîcheur de leur trouvaille et les échos énigmatiques et néanmoins évocateurs qu’ils peuvent trouver chez chacun. Les mots prennent en effet sens de ne surgir que dans un entre-les-langues où se joue l’humanisation pour chacun de son rapport à soi et aux autres. » Et je vais arrêter de lire la 4ème de couverture, mais c’est là que je me suis laissé inspirer immédiatement, par la lettre de Freud à Fliess qui dans la version allemande est la lettre 112. Mais évidemment vous la connaissez sous la lettre 52, parce que c’est cette fameuse lettre dans laquelle il met en place sa vision, sa première vision de ce que pourrait être un corps psychique.
Stéphane Fourrier : J’ai beaucoup pensé à cette lettre pendant l’écriture.
Patricia La Coat Kreissig : Je l’ai sortie, je l’ai relue. Freud y est très, très intéressant parce qu’il fait surgir le mot « mémoire » à plusieurs reprises, et il a une approche sémiotique très complexe. Alors comme vous êtes germanophone, j’ai sorti une phrase pour vous, parce que vous l’avez évoqué, « les mots, ce n’est pas que des mots », c’est aussi le rythme et le son. Je la lis : « Die Versagung der Übersetzung, das ist das, was klinisch « Verdrängung » heißt. Motif desselben ist stets eine Unlustentbindung, die durch Übersetzung entstehen würde, als ob diese Unlust eine Denkstörung hervorriefe, die die Übersetzungsarbeit nicht gestattet. » Alors je traduis : « Là, où la traduction échoue (mais on peut dire aussi se dérobe) nous nous trouvons dans le champ de ce qui s’appelle en clinique le refoulement. Ceci est motivé régulièrement par le souci d’une libération d’une sorte de déplaisir (on peut aussi traduire peine et de manière lacanienne on peut dire jouissance, qui découlerait de la traduction, ou de ses restes entre parenthèse). Tout se passe donc comme si ce déplaisir ou cette peine provoquerait des perturbations réflectives qui s’opposent au travail de traduction, de transposition d’un lieu à un autre ». Je traduis aussi « d’une rive à une autre ». Eine Übersetzung, c’est le passage d’un bord à l’autre de la rivière, par exemple …
Stéphane Fourrier : Merci, formidable.
Patricia Le Coat Kreissig : J’ai trouvé cela formidable, et cette lecture-là souligne cette justesse des mots de Freud. Alors, quand Freud nous parle de ce ratage, je ne sais si vous vous rappelez cette lettre, il suffit que vous voyiez le schéma, vous le connaissez, celui de la première topique… Donc, ce passage d’une dimension à une autre c’est à dire de la Wahrnehmung, de la perception au Wahrnehmungszeichen avec le signe de la perception vers le Unbewusst, l’inconscient, le Vorbewusst, le préconscient et hop ! Et hop, derrière vous avez le Bewusst, le conscient, dans ce schéma et dans ce passage, il inscrit ce refoulement. Et quand il parle de cela, évidemment, il dit qu’il y a une perte, à chaque fois qu’il se produit quelque chose, dans cette dite-mémorisation. Et cette perte, dit Freud, crée un « désaccord ». Mais un désaccord dans la structure, qu’est-ce que cela veut dire, ça crée un trou, un trou dont nous ne voulons, et nous ne pouvons, rien en savoir, parce que c’est une pure perte. Autrement dit, Freud là, déjà il introduit subtilement toutes ces questionnements de la notion de la subjectivité, de la traduction psychique, car ce qui « s’oppose à ce travail de traduction » – ce sont ses mots, il va le situer justement dans ce lieu d’un entre deux : c’est un lieu Autre et qui à la fois accueille tout ce qui échappe à cette transposition sans faille d’un savoir, d’un lieu psychique vers un autre. C’est très intéressant de le lire comme cela. C’est à dire que pour nous ça veut dire que comme traduction, ça ne peut que rater – c’est très modeste – et à cette occasion-là, Freud – et là, c’est moi qui vais interpréter – va nous indiquer que c’est autour justement d’un trou central, avec tout un tas de trous autour dans la structure, que va se construire tout notre psychisme de plaisir et de déplaisir. C’est formidable ce qu’il fait là – parce que en fait il nous parle de jouissances, il nous parle déjà de ce que Lacan va travailler plus tard, avec cette histoire « de déplaisir et de peine » qui, à mon avis, est déjà du côté de la jouissance Autre, qu’il inscrit dans la présentation du mécanisme psychique, qui pour lui est déjà une première écriture de structure psychique, très proche de ce que Lacan va nous enseigner après : le sujet de l’inconscient est structuré comme un langage, soumis à des lois, des lois de la parole et du langage, et ça en lien avec ce que chacun peut percevoir de ce qui va constituer pour lui, son corps psychique. C’est à dire comment va se poser pour lui, tous ces trous dans la traduction. Donc j’ai trouvé formidable de relire cette lettre. Lacan l’a lue bien sûr et il l’a commentée. Il disait : « Il s’agit pour Freud de l’appareil psychique de ses malades et… nous l’interprétons comme le rejet d’un signifiant primordial. » C’est donc autour d’un trou que tourne toute traduction, et c’est d’ailleurs autour d’un trou que tourne votre livre, parce que je reviens sur ce trou là. Autrement dit : pour nous, enfin pour moi qui ai aussi traduit quelque chose de Freud, ce n’est pas très facile car il n’y a pas une unique, une bonne traduction. Il y a autant de traductions qu’il y a de traducteurs. Il n’y a que des différences. Et donc dans chaque traduction, et c’est ça qui est extrêmement pénible, il y a la subjectivité, et on ne fait qu’essayer de ne pas y mettre notre interprétation et notre subjectivité. Un bon traducteur le fait le moins possible mais il ne peut pas l’éviter, ce sont ses trous à lui qui se reflètent là. C’est comme dans une analyse. Alors vous dites dans votre livre, mais je ne sais plus où exactement, que finalement tout y est déjà chez Freud. Eh bien je trouve que c’est très juste : tout y est. Mais la faiblesse de Freud, c’est qu’il ne le sait pas, il ne le sait pas encore. Dans cette lettre 112, quand on la relit, il y a une surprise massive, alors je vais encore vous faire le plaisir d’un petit peu d’allemand : « … alles ist auf den Anderen berechnet, meistens aber auf jenen prähistorischen, unvergesslichen Anderen, den kein Späterer mehr erreicht. » Qu’est-ce que ça veut dire, ça veut dire ? Je vais traduire : « … tout est calculé sur l’Autre… », écrit grand chez Freud, « sur cet Autre grand préhistorique, inoubliable, qu’aucun Autre plus tard ne saura jamais égaler. » C’est dans la lettre 112 dans la version allemande, 52 en français.
Stéphane Fourrier : Dans le 2ème livre je dis : « au début était le grand Autre ».
Patricia Le Coat Kreissig : C’est tout à fait ça. Donc il fallait bien attendre Lacan pour qu’il lise Freud et qu’il lise l’entre-deux mots. C’est-à-dire : ça passe, inaperçu, – vous avez tous lu la lettre – ça passe inaperçu. Donc ce sont les travaux de Freud, repris par Lacan, et je pense évidemment, on peut se poser la question comment a fait Lacan… je pense que c’est le fait qu’il a centré son travail sur la question même du Réel, sur la lettre en tant que lettre perdue petit a, qui va – à lui d’abord, et à nous aujourd’hui- permettre de mettre en lumière ces travaux de Freud, les textes et les choix de mots. Là je reviens sur votre titre. Alors, vous, vous avez donc pris des mots, et l’un d’eux m’a effectivement particulièrement touchée. C’est la Hilflosigkeit. En allemand, « Hilfe » c’est l’aide, « los » c’est sans, et le « keit » ça veut dire que c’est l’état. Vous pouvez hurler toujours, … il n’y a personne… Donc c’est un signifiant, un mot de Freud qui va se poser là comme un signifiant maître, et qu’est-ce qu’il va indiquer ? Rien d’autre qu’un réel, justement ce réel « premier », le « Urreel » si vous me le permettez, qui, effectivement, est à l’origine de quoi ? Là quand on est devant le réel ? De l’angoisse, évidemment. Un très puissant sentiment annonciateur de cet « impossible » de la castration de l’Autre, en tant que, en plus, cette castration serait en lien avec un quelconque désir de l’Autre. Un grand danger. Et là, ce que Lacan va dire, c’est de l’ordre de l’impossible, cette situation. C’est ça l’impossible, c’est le Réel, et bien, vous, vous y mettez le Unglauben [incrédulité]. J’ai beaucoup aimé ceci parce que Unglauben, c’est : « Ah bien, non – je n’y crois pas, ce n’est pas possible ». C’est très bien que vous ayez pris ce mot-là, parce que ce n »est pas : « je n’y crois pas » … c’est vraiment ça : « c’est impossible ». Et donc ça, j’ai beaucoup aimé, que vous ayez pris cela comme ça. Voilà, vous dites « … l’intraduisible ne se donne à lire que dans la mise en mots aux confins de ce qui peut tout discours peut dire, de tout ce qu’il dit à ne pas pouvoir le dire ». On est dans le Réel, là et pas dans l’imaginaire.
Stéphane Fourrier : À propos de Unglauben, j’étais joyeux de découvrir qu’une étymologie de Unglauben était l’amour (Liebe). C’est à dire en fait, que cet impossible crée l’amour. C’est à dire qu’il n’est pas possible qu’il n’y ait rien. Ça, c’est l’amour. Il n’est pas possible qu’il n’y ait rien.
Patricia Le Coat Kreissig : Oui, et avec Lacan c’est justement : Non, il s’agit là du Réel et pas de l’imaginaire. Cette coupure qu’introduit le Réel. Donc, la perte. Dans cet entre-deux langues, effectivement il se produit ce que vous avez dit, tout ce qui ressemble à ce que nous connaissons dans l’entre-deux signifiants, S1-S2. Et ce que Lacan a bien travaillé du niveau de notre clinique au quotidien, un homme-une femme, donc un entre-deux sexe, c’est à dire un savoir inconscient sur cette façon dont ce rapport de sujet à sujet ne cesse de ne pas s’écrire. C’est exactement ce que vous avez dit. Voilà l’impossibilité. La castration symbolique pour le dire autrement, vient là faire en sorte que toute tentative de traduction réussisse plus ou moins, mais on est sûr, elle rate. Plus ou moins bien, mais elle rate. À un moment donné justement, bien au milieu, on arrive à la « Lorelei » de Heinrich Heine. Elle fait trou, c’est le trou normand de votre livre. Cela m’a beaucoup touchée, et alors là, puisque vous racontez un bout de votre histoire – et c’est vrai nous ne pouvons être là qu’avec notre subjectivité – je vais vous dire un secret de mon parcours, dans ma propre analyse. Il y avait deux histoires allemandes qui me sont toujours revenues comme cela en tête, évidemment comme mon analyste était français, je ne lui ai pas forcément fait la citation : « Ich weiß nicht was soll es bedeuten, dass ich so traurig bin. Ein Märchen aus alten Zeiten, das kommt mir nicht aus dem Sinn“. Et l’autre : „Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ?
Es ist der Vater mit seinem Kind ». La Lorelei, vous la connaissez, et le Erlkönig, le roi des Aulnes de Goethe. Alors, effectivement, pourquoi ces deux trucs, moi ça m’a beaucoup travaillé, d’où je sors ça ? La Lorelei, cette belle femme, la Lorelei est assise sur ce rocher au bord du Rhin, donc ça, ça se joue dans l’Allemagne moyenne au bord du Rhin, assise sur son rocher. D’ailleurs le rocher porte le nom de Lorelei. Et sa voix ! Elle va chanter en se peignant les longs cheveux blonds. Sa voix saisit le marin, dans son petit bateau, voyez ici le phallicisme… mais qu’est-ce qui se passe ensuite, ça va le confronter à l’incommensurable rapport, au fait qu’il y a là une vague qui va l’engloutir… est-ce que c’est la vague du fantasme ? C’est la question qui m’a toujours trotté dans la tête, mais pourquoi ça me touche tant et ça me vient subitement ? Pourquoi la Lorelei pour vous ?
Stéphane Fourrier : Je n’ai pas fini l’histoire tout à l’heure. Je n’ai pas tout dit.
Patricia Le Coat Kreissig: „pas fini“, ça me fait penser à L’analyse finie et infinie bien sûr. 1937: Die endliche und die unendliche Analyse. Le Penisneid, comme vous l’avez souligné.
Stéphane Fourrier : Qui a été malheureusement traduit en français par envie de pénis.
Patricia Le Coat Kreissig : Mais là au Penisneid, du coup m’est venu un mot allemand qui est très coquin : « Schadenfreude ». Il n’existe pas en Français, c’est comme si les Français n’avait pas ça. Qu’est-ce que c’est « der Schaden » ? C’est la peine que subit l’autre, le dommage. « Freude » c’est la joie que l’autre se soit bien « cassé la figure ». Les Français n’ont pas le mot. Ils ne jouissent pas sur la douleur de l’autre, mais en allemand, ça se dit. Schadensfreude et j’ai mis cela avec Penisneid, comme ça.
Stéphane Fourrier : C’est exactement cela, c’est l’insupportable de la castration qui est vue chez l’autre…
Patricia Le Coat Kreissig : Et qui entraîne une jouissance Autre chez l’autre, justement et c’est à ce moment-là que…
Stéphane Fourrier : ça va ensemble.
Patricia le Coat Kreissig : Mais c’est là qu’apparaît le mot de « gewachsener Fels » dans le texte de Freud.
Stéphane Fourrier : Oui, dans Analyse finie et analyse infinie.
Patricia Le Coat Kreissig : Et qu’est-ce que c’est ce « gewachsener Freud » ? Gewachsen : c’est ce qui a grandi, poussé… donc un processus évolutif, un mouvement abouti. Le Fels, Felsen un roc. C’est un sacré roc ce truc là. « Der gewachsene Felsen ». C’est vraiment une vraie butée, et ça reste une vraie butée. Parce que là, si les traducteurs se sont contentés à mettre en place, et je l’ai déjà dit souvent, ça me heurte beaucoup, aidez-moi. « Le roc de la castration », je ne sais pas qui a traduit comme cela ? Et c’est devenu un concept. Ça ne l’est pas en allemand, en allemand ça passe, comme beaucoup de mots de Freud justement, ça passe. La traduction la plus fréquente est roc de la castration. C’est devenu un concept en France et en effet le mot « unterliegend » y est interprété par castration. „Man hat oft den Eindruck, mit dem Peniswunsch und dem männlichen Protest sei man durch alle psychologische Schichtung hindurch zum „gewachsenen Fels » durchgedrungen und so am Ende seiner Tätigkeit. Das muß wohl so sein, denn für das Psychische spielt das Biologische wirklich die Rolle des unterliegenden gewachsenen Felsens“. Deux fois dans une seule phrase et plus jamais. Quand même, ce n’est pas un concept. Et il le dit deux fois différemment. Mais vous en dîtes, ça m’a beaucoup plu : le roc naturel. J’ai trouvé cela une traduction qui était beaucoup plus neutre, même plus neutre que roc d’origine, vous dîtes roc naturel, ça me va particulièrement bien,
Stéphane Fourrier : Bien oui,
Intervenante : C’est le roc de la Lorelei, elle est dessus.
Patricia Le Coat Kreissig : Eh bien oui, c’est truc-là qui heurte et du coup, tout ce qui constituait un monde idéal s’en va… sous les flots. C’est du côté du fantasme que cela se brise, mais voilà. Et ce mot : « Gewachsen » : c’est ce qui a grandi, ça a poussé… c’est un processus évolutif, un mouvement qui a abouti. La castration ce n’est pas un mouvement. Freud dit, littéralement, je vous le traduis car j’ai les textes allemands devant les yeux : « Pour le psychisme la biologie joue réellement le rôle d’un émergeant roc soumis… », vous comprenez, là, la traduction officielle porte sur la castration. Mais voilà une autre proposition ! Soumis à quoi ? À la castration, pourquoi pas, c’est une interprétation, mais ce n’est pas dans le texte. Alors ce qui est donc important dans cette phrase c’est justement de quel angle on la prend, imaginaire, symbolique ou réel ? Est ce que c’est une métaphore freudienne ? C’est une métaphore. En tout cas Freud n’en fait pas un concept. Il ne va pas plus loin. Il ne s’en explique pas. Ça chez vous ça sort très bien, et j’ai beaucoup aimé, parce que ça fait des années que régulièrement vous m’entendez faire « Ho ! Le roc de la castration ? » Mais ça reste une énigmatique comme vous dites. Et donc ça n’empêche pas justement la question du désir, que vous évoquez à juste titre avec le mot Wunsch… Parce que la langue allemande n’est pas très précise sur ce plan… Parce que les Allemands, leur rapport à la sexualité n’est pas du tout le même…
Le Wunsch en allemand est „Der Wunsch nach dem Penis, eines Kindes… der Wunsch zu schlafen…“, je voudrais bien un pénis, un enfant, dormir. Le Wunsch est ici utilisé dans le double sens entre le désir et le souhait : « je voudrais bien ». Voilà un Wunsch. Et donc là, c’est le traducteur qui va y mettre son interprétation bien sûr. Comme il lit, il va en faire la distinction entre le désir et le souhait, voire un simple vœu. Sauf que le Begierde, c’est monstrueux, c’est la pulsion. C’est le désir pur. Le désir c’est très cru, en allemand ; c’est monstrueux et ça fait peur. Celui qui dit « ich begehre », ça fait peur. Freud a utilisé le mot désir que je traduis immédiatement par Begehren. Freud s’en sert. In « Beiträge zur Psychologie des Liebeslebens“ par exemple, il dit „Wo sie lieben, begehren sie nicht, und wo sie begehren, können sie nicht lieben », „là où ils aiment, ils ne désirent pas, et là où ils désirent, ils ne peuvent pas aimer“. C’est une phrase qui en dit long sur le savoir de Freud pris dans les mailles de son langage et de sa langue en respectant les impératifs qui y sont posés du côté d’une culture dans laquelle ceci s’inscrit, la morale du début du 19ème siècle.
Stéphane Fourrier : Dans ce passage il parle du fantasme incestueux. C’est-à-dire : qu’est ce qui empêche à la fois d’aimer et de désirer en même temps ? Eh bien c’est que ça deviendrait incestueux. Donc on voit qu’il y a cette dimension de jouissance dans le begehren.
Patricia Le Coat Kreissig : Oui, absolument. Une jouissance qui est barrée par l’interdiction. Il ne faut pas oublier que Freud naît en 1856, Kant est mort depuis 1804 mais toute l’Allemagne est prise par la philosophie kantienne qui est quand même relativement lourde. S’y ajoute la religion essentiellement protestante dans le Nord du côté de la Prusse, le départ de l’Empire allemand qui a duré de 1871 à la fin de la première guerre mondiale. J’ai souhaité vous demander comment vous avez choisi ces dix mots différents mais vous avez répondu, c’est votre partie à vous.
Stéphane Fourrier : C’est un parcours.
Patricia Le Coat Kreissig : Oui c’est un parcours. Du coup je vous aurais invité à un second tome avec le Ich-Ideal et le Ideal-Ich …
Stéphane Fourrier : Oui mais là, ça ne rentrait pas là dedans.
Patricia Le Coat Kreissig : Non, tout à fait. J’ai constaté que vous ne menez pas du tout une ligne droite dans votre écriture, c’est-à-dire votre étude des mots freudiens, mais vous faites le couturier ; vous reprenez le fil, vous reprenez l’exemple et vous passez de nouveau un tour sur le sujet. Vous avancez, vous revenez… Une technique que j’ai trouvée absolument intéressante.
Stéphane Fourrier : Francis Hofstein, qui a fait la préface, qui est musicien, m’a dit que c’était une écriture musicale et je suis aussi musicien.
Patricia Le Coat Kreissig : Ah oui, il y a quelque chose qui revient toujours, un refrain en quelque sorte.
Stéphane Fourrier : L’importance du rythme et de la reprise qui veut dire quelque chose de plus. Dire une fois quelque chose ne dit pas la même chose que si on l’a dit deux fois. Ça, c’est un principe en musique que tout le monde peut entendre.
Patricia Le Coat Kreissig : Voilà, oui, un travail qui impose ce travail en boucles, c’est ce que j’ai entendu. Il y a des boucles là dedans, et effectivement, le ratage de la satisfaction définitive et finale et bien c’est la vie.
Stéphane Fourrier : Voilà, c’est ça, vous avez tout compris.
Patricia Le Coat Kreissig : Je voulais dire un mot sur la « Befriedigung », mais bon, la pulsion de vie, la pulsion de mort, on est là-dedans. C’est Freud avec Au-delà du Principe du Plaisir, et ceci a dynamisé – comme vous le savez – tout le travail de Lacan, sur le Fort-Da. Il prend ça entre le Fort et le Da, le Fort, l’objet qu’on jette. « Fort » : il est parti. Ok … oh, il est là : « Da ». Donc entre les deux, il y a ce trou, du réel, du manque, du vide. Enfin bon, là, c’est le berceau de la pulsion, chez Freud. Mais ça va être le berceau des jouissances avec Lacan. Donc ça parcourt très finement de votre travail.
Alors dernière remarque, un peu coquine, j’ai beaucoup aimé la reprise du rêve de Freud, « non vixit ». Merci beaucoup pour la reprise du rêve de Freud « non vixit » que Freud interprète gentiment du côté du « non vivit ».
Stéphane Fourrier : C’est dans le rêve de « L’injection faite à Irma »
Patricia Le Coat Kreissig : Oui, avec son Maître aux beaux yeux bleus qui est à la Salpêtrière, et en plus avec l’histoire de Freud, il arrive en retard au cours de Charcot…, il arrive en retard au cours de Charcot, le seul problème de Freud, c’est qu’il arrive tout le temps en retard, parce qu’il est arrivé en retard à l’enterrement de son père … Donc forcément il est pris aussi dans cette histoire de la figure paternelle. Mais, non vixit, évidemment, « Ich wichse » – c’est le comble, il ne l’entend pas, ça veut dire : je me masturbe ! Et ça pour Freud, impossible à le dire.
Stéphane Fourrier : On ne sait pas s’il ne l’a pas entendu. Mais en tous cas, il ne le dit pas.
Patricia Le Coat Kreissig : Mais vous, vous avez finement mis le clin d’œil sur cette possible interprétation qui me paraissait extrêmement juste. Il fallait l’entendre ! Freud bien sûr, il n’ose pas dire ça. Donc voilà, le jeu de la lettre c’est aussi du côté des homonymes. Il faut savoir que d’une langue à l’autre, il n’y a pas les mêmes homonymes. Les proverbes ou idiotismes ne sont pas les mêmes. Je me suis amusée à traduire L’Homme sans gravité de Charles Melman, où plutôt Jean Pierre Le Brun commence son introduction avec l’histoire d’un jeune homme qui est dans la voiture, … et puis il met une série d’idiotismes français. Intraduisibles. Comment voulez-vous que je traduise ceci : Si je vous dis : « Il a mordu l’herbe », ça ne veut ne veut rien dire en français et bien en allemand ça veut dire, il est mort.
Stéphane Fourrier : En français on dit : manger les pissenlits par les racines.
Patricia Le Coat Kreissig : Merci. Et quand je vais en Allemagne, on me propose un ordinateur allemand mais, où sont les lettres ? Le clavier n’est pas Azerty. Ça veut dire que les lettres ne tombent pas aux mêmes endroits. Cela nous rappelle que les ratages ne sont pas les mêmes.
Stéphane Fourrier : Et ce n’est pas une question d’habitude. Ce ne sont pas les mêmes ratages.
Patricia Le Coat Kreissig : Je vais finir avec le Witz, le trait d’esprit en français. « Das ist wohl ein Witz » cela veut dire : je crois que je rêve, ce n’est pas possible…
Alors, vous abordez ainsi la nouvelle relation au monde qui s’impose à nous et notre société. Et vous apportez une clinique actuelle parce que là, vous parlez de l’autisme. L’autisme qui est devenu une revendication identitaire et financière… et puis vous mettez ça dans ein Witz, une blague ? Eh non ce n’est pas une blague. Un Witz, une blague ? « Comment ça marche ? », demande un jour l’aveugle au paralytique. « Comme vous le voyez », répond le paralytique à l’aveugle ». Les mots sont un matériau plastique, avec lesquels on peut faire toutes sortes de choses disait Freud – vous nous le rappelez – en évoquant la plasticité du langage et – là c’est vous qui le dîtes – permet de convoquer des fantômes pour mieux les chasser. C’est très juste. Donc on entend à quel point ça permet de dépasser le sens qui se trouve mis à mal par l’introduction de l’équivocité. Pour boucler la boucle je souhaite vous dire que je suis entièrement de votre avis quand vous soutenez qu’une traduction ne peut se « faire » qu’à condition qu’il y ait du transfert entre – et là c’est moi qui invente les mots – le « traducté » et le « traducteur », c’est comme l’analyste et l’analysant, Freud et son traducteur. L’aîné étant Freud dans l’affaire, classiquement l’ « érastès » – celui sur lequel se dépose le désir de l’Autre, le traducteur se trouve en place de « éromènos » le plus jeune, celui qui est aimé. C’est un couple qui se forme ainsi et évidemment, même celui-là n’échappe pas au ratage. Il n’y a pas de traduction unique, parfaite et définitive. Voilà, je vais m’arrêter là.
Stéphane Fourrier : Merci beaucoup.
Patricia Le Coat Kreissig : C’était très inspirant.
Stéphane Fourrier : Je rajouterai quelque chose : quand vous disiez ce qui s’oppose, ce qui s’oppose c’est aussi ce qui soutient. Ça veut dire que le ratage, ce n’est pas que ça ne marche pas, c’est que ça marche, ce qui marche c’est le ratage et rien d’autre. La subjectivité repose sur le ratage. Je parle souvent pour essayer de faire entendre quelque chose dans les équipes où je travaille, je parle souvent de grains de sable dans la machine, en leur disant que quand un enfant se fait remarquer, ou quand il n’est pas dans les cases où on voudrait qu’il soit, ou quand il n’obéit pas à des commandes, il existe parce qu’il met du grain de sable dans la machine. Sinon il n’existerait pas, il serait un pur exécutant. Merci beaucoup.
